Le Deuxième acte : critique (à bout de souffle)

Quentin Dupieux nous avait prévenu, se fendant d’une lettre à l’AFP : Le Deuxième acte contient sa propre analyse et, dans une dialectique très Dupieusienne, le réalisateur jeune quinquagénaire préférait « fermer son clapet » et, vœu de silence oblige, refuser toute promotion. Il avait conclu cette lettre en expliquant être impatient de lire nos critiques, commentaires ou insultes : dès lors, pourquoi nous priver ?

« Et là, j’ai fait virer la costumière parce que … […] »

Le Deuxième acte narre quatre acteurs, Florence (Léa Seydoux), David (Louis Garrel), Guillaume (Vincent Lindon) et Willy (Raphaël Quenard), sur le tournage d’un drame familial français qui tourne au vinaigre. Le film se fend d’une triple mise en abîme, puisqu’ils interprètent les personnages d’un film fictif, les acteurs du film sur le plateau, mais aussi à la sortie de ce dernier. Ce dispositif permet à Dupieux d’ouvrir son coffre à jouets, et de proposer des plans-séquences interminables assortis de dialogues parfois savoureux entre acteurs ou personnages de films, oscillant entre réplique cucul ou vanne graveleuse.

Dupieux parvient ainsi à construire une machinerie désarçonnante, où acteurs, personnages, réel et fiction se confondent, par exemple lorsque Guillaume entame une litanie démago dont Vincent Lindon a le secret, avant d’être taclé sur les nombreux tocs du comédien par Florence. Où est donc la frontière entre réel et fiction ?

Meilleur segment du film, de loin

Cette nouvelle proposition, bouclée, une fois encore, en 80 minutes, parvient à trouver d’excellentes références (Guillaume contacté par les américains, faisant référence à la carrière outre-Atlantique avortée de Vincent Lindon). Jouissant d’un casting cinq étoiles qui a compris l’exercice et s’épanouit dans cette parodie d’eux-mêmes, le résultat est impressionnant.

Toutefois, entre deux blagues sur la cancel culture ou monologues qui pourraient sortir du dernier torchon de Dora Moutot et Marguerite Stern, on se risque à notre tour à formuler une opinion : Quentin Dupieux ose tout ! Sauf peut-être aller jusqu’au bout de l’exercice, et mettre ses acteurs face à leurs contradictions sans leur offrir un alias confortable derrière lequel se cacher.

« Moi, j’peux pas me faire cancel, mon papy est patron du cinéma français »

On aurait pu assister à un jouissif lancer de tartes à la crème, où Vincent Lindon en aurait pris pour son grade, après une carrière de quarante ans à camper « un mec dans les mêmes vêtements », oscillant entre syndicaliste et vigile de grande surface, malgré les ambitions présidentielles de son interprète, qui aurait à son tour taclé la népobaby la plus connue de France, ou encore l’ancien assistant parlementaire et son accent ridicule de prolo, omniprésent dans les médias depuis l’année dernière.

Mais il n’en est rien. La mise en abime protège ses comédiens, autant qu’elle rend cette satire étonnamment vaine. Quentin Dupieux a dit qu’on ne pouvait plus rien dire, et il n’a rien dit d’autre ni de plus.

« Merci DupieuxGPT, ils étaient super ces 6 jours de tournage ! »

Il faut malgré cela adresser l’éléphant dans la pièce, Le Deuxième acte est un film problématique. S’il s’amuse à parler cancel culture, intelligence artificielle, violences sexuelles et sexistes, il n’a rien à en dire de plus que « Tout ça n’est que du cinéma, il n’y a pas grand-chose à en faire si ce n’est en rire ». En ce sens, il épouse la posture du Festival de Cannes, qui refuse toute responsabilité politique dans le milieu prédateur du cinéma et toute cette période post-MeToo où les rares témoignages des victimes se payent encore trop chers.

Les spectateurs riront ainsi lorsqu’on entendra parler de travelo, de pédé, de mongolien ou encore d’une main au cul qui pourrait empêcher de retrouver du boulot. À cette satire anecdotique, réactionnaire et désormais si politiquement correcte, opposons les mots courageux de Judith Godrèche : “Depuis quelque temps, je parle, je parle, mais je ne vous entends pas, ou à peine. Où êtes-vous ? Que dites-vous ? Un chuchotement. Un demi-mot.”

Note : 2/5. Le Deuxième acte peut se targuer d’un dispositif de triple mise en abime ingénieux, d’un excellent casting et d’une approche du plan-séquence ingénieuse au service d’un métrage référencé. Dommage que ce matériau serve un non-film lâche, réactionnaire et braillard, plus proche des chaînes d’information en continue que du cinéma français.

Le Deuxième acte est en salles depuis le 15 mai 2024, on vous laisse découvrir sa bande-annonce :

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