Qu’est-ce qu’une vie bonne ? L’interrogation est posée, et l’interrogatrice se nomme Judith Butler. Nous sommes alors en 2012, et la philosophe reçoit en Allemagne le prix Adorno, du nom du philosophe éponyme (dont elle reprend d’ailleurs quelques analyses !). Au sein de son discours, elle examine une question centrale dans son œuvre : « comment mener une vie bonne dans une vie mauvaise ? ».
Une question, qui, une fois échappée de la nébuleuse philosophique, semble étrangement centrale dans une œuvre pas réputée pour sa finesse (à tort !), le Berserk de Kentaro Miura, que l’on se propose aujourd’hui de traiter, à l’aune du décès précipité de son autour, il y a déjà plus de trois ans.
Pour rappel, Berserk narre dans un décor inspiré de l’Europe médiévale les aventures du Guts, un orphelin abusé au sein d’une troupe de mercenaires où il fut recueilli, devenu par la suite spadassin. Drapé de noir, il combat chaque nuit des hordes de créatures cauchemardesques, conséquence d’une cérémonie occulte à laquelle il n’aurait pas dû survivre. Il cherche désormais à récupérer celle qu’il aime, elle aussi rescapée, mais aspire également à se venger d’un ancien compagnon qui n’a pas hésité à les trahir pour obtenir de puissants pouvoirs surnaturels.

SECRETS D’HISTOIRE
Kentaro Miura née dans la préfecture de Chiba (Japon), le 11 juillet 1966. Ses deux parents ont étudié à l’université d’art de Musashino. Sa mère en retire une carrière de professeure d’art plastique, là où son père réalise des storyboards publicitaires. Miura décrit lui-même cet environnement comme « favorable au dessin », et lui permettant de progresser à vitesse grand V ; une aubaine pour cet enfant moyen dans toutes les matières, et avec des choix d’orientation limités, qui griffonne au fond de la classe de sa mère.
Le jeune Miura déménage souvent, et les histoires qu’il dessine sont un bon moyen de se faire des copains dans sa classe de primaire. Sa première série, Miuranger, atteint 40 volumes, publiés en classe ; Miura n’a alors que dix ans. Il délaisse par la suite le crayon pour le feutre ou l’encre de Chine, et souhaite s’inspirer davantage des techniques des professionnels.

Trois ans durant son passage au collège, Miura cravache dans une classe préparatoire cotée jusqu’à intégrer un excellent lycée. Il fait dans le département artistique de ce dernier la rencontre de Wazarai Shizuya et Kouji Mori, qui deviendra son plus proche ami. Les seize ans de l’auteur marquent le début de ses soumissions à des concours ou fanzines.
En 1985, peu avant ses vingt ans, il crée Futatabi, un one-shot racontant un futur post-apocalyptique où hommes et femmes sont séparés, et où leurs souvenirs de l’autre genre sont effacés. Ce projet doit lui permettre d’entrer dans l’Université privée Nihon, catégorie arts, qu’on surnomme « le mammouth », tant elle alimente le pays en salariés de la classe moyenne. Futatabi offre une première publication à Miura dans le Weekly Shonen magazine de la Kodansha, mais aussi une nomination comme meilleur nouvel auteur.

L’à peine majeur Miura est alors dépêché pour être l’assistant de George Morikawa, de quelques mois son ainé. Ce dernier, qui sera responsable de l’immense série Hajime no Ippo, demande à Miura, venu avec un portfolio sous le bras, de lui faire un dessin afin de situer son niveau. Morikawa déchante, et le renvoie chez lui, le persuadant de travailler sur sa propre série, après l’avoir payé pour la journée. Morikawa ne le sait pas encore, mais en feuilletant le portfolio de cet assistant atypique, il est l’un des premiers à avoir rencontré le prototype d’un spadassin drapé de noir qui deviendra célèbre par la suite.
Miura parvient par la suite à faire publier une première série, Noa, dont le ton est résolument post-apocalyptique ; elle ne trouve pas le succès escompté. Il s’occupe par la suite du dessin d’une série de one-shot scénarisés par Buronson, scénariste derrière l’immense Ken le Survivant (une influence tutélaire pour Miura).

Le prototype de Berserk paraît en 1988 (et est présent dans le tome 14 de la série) après quatre ans d’envois de manuscrits sans résultat. L’année suivante, Miura rejoint le Monthly Animal House (devenu Young Animal en 1992) d’Hakusensha, qu’il décrit comme une boîte qui prend l’eau. Miura est alors peu supervisé, et change régulièrement d’éditeur. Le légendaire Kazuhiko Torishima (un éditeur de la Shueisha au caractère bien trempé, ayant découvert entre autres Akira Toriyama) en dira d’ailleurs que s’il avait supervisé Miura, il l’aurait fait revoir sa copie à de nombreuses reprises, en particulier sur les tomes 1 à 3 et 10 à 13.
Miura baigne alors dans un milieu rempli de ses contemporains. Ce dernier fait partie d’une génération prolifique en mangakas, dont une bonne part partage les mêmes fétiches. L’année 1966 donne ainsi naissance à Takehiko Inoue (Slam Dunk, Vagabond), George Morikawa, Yoshihiro Togashi (Yuyu Hakusho, Hunter X Hunter), Masanori Morita (Rokudenashi Blues, Rookies) ou encore Toru Fujisawa (on a triché, il est né le 12 janvier 1967, mais on adore Great Teacher Onizuka).

MELTING POT
Dans une interview accordée au Figaro en 2019, Miura parle d’un design de Guts très inspiré du premier Mad Max, qui réalisait déjà son ambition d’un antihéros sombre et avide de vengeance. Il attribue le design de la Dragon Slayer à Guin Saga (ou plutôt son spin-off The Snow Queen) et à Pygmalio (de Shinji Wada). Pour rappel, Guin Saga, de l’écrivaine Kaoru Kurimoto, est une saga de fantasy japonaise à la longévité épatante dans laquelle un soldat aux capacités exceptionnelles se réveille amnésique et affublé d’un masque magique de léopard (une inspiration évidente pour un spadassin en quête d’identité tel que Guts).
L’Oncle Sam n’est d’ailleurs pas en reste, puisque Robocop, Terminator, Hellraiser, Phantom of the Paradise ou la filmographie de Tim Burton figurent parmi les influences récurrentes du mangaka, particulièrement élogieux avec la période 80-90.

Chez Glénat (son éditeur français historique), le Devilman de Gô Nagai, Ken le Survivant (du duo Hara/Buronson), Katsuhiro Otomo ou encore Ashita No Joe (Tetsuya Chiba) sont évoqués au sein d’une interview croisée avec Yuji Kaku, créateur d’Hell’s Paradise, en 2019. Miura y confie que s’il a « des goûts de vieux », il achète nonobstant des intégrales pour comprendre le succès de ses pairs, et cite à qui veut l’entendre son amour pour le Negima ! du très controversé (c’est un euphémisme) Ken Akamatsu, ou encore l’excellent Knight of Sidonia, de Tsutomu Nihei.
Miura n’hésite d’ailleurs pas à chercher l’inspiration partout où il le peut. Pour les designs de Griffith, Serpico, les scènes de bal ou encore l’aspect romance, il s’inspire de l’un des représentants historiques du shojo manga, La Rose de Versailles, de Riyoko Ideka (Serpico est littéralement André, on vous jure). Miura est par ailleurs un rabbit hole d’influences, a fortiori par rapport à la peinture, l’architecture ou la littérature de science-fiction. On citera par exemple les auteurs K. Dick et A. E. van Vogt, ou les peintres H.R. Giger et Maurits Cornelis Escher.

TRUE STORY
Réduire Berserk à un catalogue fourni d’influences et un dessin minutieux ne serait pourtant pas lui faire justice, son génie ne résidant pas (que) dans son imaginaire ou son artisanat. C’est du point de vue du storytelling que l’œuvre en a le plus sous le capot. Miura transpose avec sensibilité les dynamiques sociales qu’il a vécues au lycée dans son récit pour en décupler l’intensité.
Seule exception, Casca est née du fantasme de Miura, qui a décidé d’y mettre « tout ce qui lui plaisait chez les femmes ». Lorsqu’il a fait intervenir Farnese, il n’a pas pu reproduire la même logique, et a fait appel à son ami, Kouji Mori, très populaire auprès des femmes, qui lui a soufflé l’idée.
Il construit ainsi Griffith en ayant en tête sa relation avec son ami de lycée, Kouji Mori. Miura le décrit comme si magnétique et populaire qu’il est difficile d’être avec lui sans se sentir rabaissé. La compétition qu’il ressent avec Kouji Mori lui inspire la relation de Guts et Griffith. Si Miura est jaloux du magnétisme de Mori, ce dernier envie quant à lui le talent en dessin de son confrère.

Les deux personnages sont complémentaires autant qu’antagonistes. D’un point de vue design, d’une part : Guts est « masculinisé » à outrance (résurgence de Ken le Survivant ?), taciturne et rustre. Il brandit sans finesse une arme grossière, là où Griffith, androgyne et séducteur guerroie avec raffinement à la rapière.
On pourrait d’ailleurs chercher l’antagonisme plus loin, Guts a le visage carré, Griffith triangulaire, le second est un lecteur avide, le premier ne jure que par sa condition physique, l’un est stratège, l’autre tête brûlée, mais Miura explique qu’en chaque homme, il y a un peu de Guts, et un peu de Griffith.
D’autre part, les deux personnages vivent une relation de codépendance. Leur conflit sublime le cahier des charges du storytelling ; leur affrontement est inévitable, puisque leurs motivations sont contradictoires (se servir de Guts comme d’un outil pour devenir roi malgré une naissance modeste / s’émanciper et trouver sa voie pour être l’égal de Griffith et, de facto, son vrai ami). Outre sa charge émotionnelle, le récit évite d’ailleurs tout caractère manichéen.

Griffith a certes sacrifié la troupe du faucon (et par la même occasion provoqué Guts avec ignominie), mais ces derniers avaient accepté de mettre leur vie entre ses mains. Que valent quelques milliers de mercenaires face à la survie de l’Humanité ? Guts n’est-il pas aussi un bourreau, usant de sa condition pour laisser libre cours à sa violence ?
Ces opinions sont difficiles à défendre, mais elles dressent le portrait d’un cast entièrement composé de personnages gris, de personnages dont on sent le relief, les fissures, ou les errance, et qui déclenchent immédiatement notre empathie (d’autant plus dans la mesure où les personnages de Berserk sont très proactifs, un trait nécessaire à la fiction !).

C’est d’ailleurs une qualité qu’on peut étendre à la philosophie de Berserk. Si l’œuvre est remplie de monstres cauchemarsques, d’illuminés zélés ou de bourreaux jouisseurs, elle communique paradoxalement surtout l’espoir grâce à ses personnages survivants.
Griffith nous enseigne que même plongé dans les ténèbres, il est possible de se repentir (le mérite-t-il ?) ; Casca, que ce qui a été brisé peut être reforgé, et la résilience de Guts, qu’il y a quelque chose après la nuit. Ce dernier aurait pu cesser de lutter ou se donner la mort, il n’en est rien. Berserk est un manga « de bons sentiments », qui conte l’aventure de ces survivants, plongés dans un monde si noir qu’il leur faut briller d’autant plus.

Si l’on a déjà acté que Miura produisait des personnages parmi les plus savoureux, il se démarque aussi par l’organicité de leurs relations. Par exemple, au contact de Puck (le sidekick Disney-ish que Miura a ajouté pour alléger le récit), Guts est un type moribond, irritable, taciturne et violent.
Au contraire, il est pour Isidro un grand frère protecteur. Quant à Farnese, elle voit en Guts un leader charismatique, une force de la nature qui l’a amené à remettre en question ses croyances, là où Serpico considère le spadassin comme une menace, dont il est dangereux de suivre les pas.
Miura pense ses personnages comme des pièces disposées sur un échiquier. Chacune entretient un point de vue par rapport aux autres, comme nous. Chaque regard est précieux, et les dynamiques entre les personnages participent à les construire. Ils s’éloignent ainsi de l’idée de « personnages fonction », omniprésente dans certains récits de fantasy.

MOT DE LA FIN
Au terme de son interview auprès du Figaro en 2019, Miura se voyait questionné sur le fait d’amener Berserk à sa conclusion. On s’approchait selon ses mots d’une ultime confrontation entre Guts et Griffith, et le quinquagénaire était même interrogé sur l’après-Berserk.
S’il avait cessé d’enchaîner les nuits blanches, il ne prenait désormais plus de vacances, congés ou repos. Ses seules distances avec la parution tenaient dans les déjeuners avec son équipe ou les visites de ses amis. L’interview se conclut d’ailleurs par une citation d’une effrayante prescience :
« Quand j’aurai fini [Berserk, ndlr], je m’occuperai de reprendre des forces. Une fois que je serai en forme, et si je sens que je peux continuer, alors je le ferai. Après tout, c’est la destinée des mangakas de l’Ère Shōwa que de mourir à leur table à dessin ».

Aujourd’hui, Berserk est supposé continuer sa parution (le tome 42 pointe le bout de son nez chez Glénat !), avec aux commandes Kouji Mori, l’ami sans doute le plus précieux et intime de Kentaro Miura, épaulé d’un noyau de fidèles du studio Gaga. Les réseaux sociaux parlent sans cesse de Berserk, de cette œuvre viscérale, dont tout le monde est dithyrambique. Kentaro Miura, lui, n’est plus là, et sa présence a été absorbé par le chef d’œuvre dont il a enfanté.
Au début des années 2000, il donna une interview à Yukari Fujimoto (professeure de fac spécialisée dans les questions du genre, mais aussi critique de manga, et chercheuse), dans laquelle il expliqua la richesse de son imaginaire d’une façon bien funeste :
« La vérité, c’est que je suis assis derrière mon bureau de dessin en permanence, et que j’ai sérieusement manqué d’expérience personnelle, ce qui a provoqué de l’insécurité chez moi. C’est pour cela que j’ai commencé à penser qu’il fallait au moins que j’absorbe le plus possible de choses que les gens recommandent ».
Miura-sensei, vous souhaitiez laisser une marque de votre existence, et vous l’avez fait. Par votre sincérité, votre humilité, votre optimisme, mais surtout votre abnégation. Nous vous en sommes reconnaissants, mais votre sacrifice nous oblige aussi à questionner le fonctionnement de cette industrie, et de nos habitudes. Profitez maintenant, une fois n’est pas coutume, de votre repos.


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